Voyager au Japon au temps du Coronavirus

Quand je me suis envolé pour le Japon pour y passer trois semaines, l’épidémie de coronavirus n’avait pas encore été qualifiée de pandémie. Souvenez-vous : c’était l’époque où on comparait le COVID19 à une grosse grippe, où on regardait l’Asie en pensant que ça n’arriverait jamais jusqu’en Europe. C’est bien simple, à l’aube de mon voyage, on me demandait encore si je ne préférais pas rester en Belgique plutôt que d’aller au Japon, un pays qui était tout de même voisin de la Chine et donc de Wuhan. Avec à peine 200 cas recensés (si on omets ceux du Diamond Princess), le Japon me paraissait plutôt bien gérer les choses.

Ce qui n’empêchait pas des voyageurs d’annuler leurs voyages dans la région. Qu’ils aient prévu de se rendre à Singapour, en Chine, en Corée du Sud, en Thaïlande ou, comme moi, au Japon, nombreux étaient ceux à renoncer à leurs vacances. J’ai songé à faire comme eux. Mais outre la gravité relative de la situation (d’après les informations qu’on nous donnait à l’époque), j’avais fait toutes mes réservations sans passer par une agence de voyage. Ce qui ne me permettait pas d’annuler facilement mon voyage sans que ça me coûte un bras…

C’est donc après avoir lu des articles rassurants, acheté une paire de masques à la pharmacie et un peu de gel hydroalcoolique, que je suis parti au Japon. Est-ce que je l’aurais fait en sachant de quelle manière la situation mondiale allait évoluer ?

Pour vivre heureux, vivons masqués

ça ressemblait à quoi, le Japon, aux premiers jours du coronavirus ? D’abord, à des masques par milliers. Dès le premier métro dans lequel je suis rentré, je me suis senti un peu inconscient. Quasiment tous les autres passagers de la rame portaient des masques et à part quelques exceptions, seuls les étrangers se promenaient à visage découvert. Il ne m’a pas fallu longtemps pour enfiler un des masques que j’avais emporté et me mettre à la mode locale, au moins dans les transports en commun.

A part ça, il faut bien avouer que le reste de la vie semblait suivre son cours normal. Ni confinement, ni distanciation sociale. Le métro, pour continuer sur ce sujet, se remplissait au fil des heures, pour être carrément bondés aux heures de pointe. Les rues commerçantes étaient largement fréquentées, que ce soit à Tokyo, Osaka ou Kyoto. Je n’ai évidemment pas de point de comparaison pour dire s’il y avait autant de monde que d’habitude. Le fameux passage piéton de Shibuya, censé être le plus grand du monde, m’a par exemple paru un peu vide, même s’il y avait des dizaines de personnes pour le traverser.

On m’avait dit que les Japonais étaient plus à même à faire face au coronavirus que nous : plus disciplinés, avec une meilleure hygiène, sans la mauvaise habitude de se faire la bise ou de se serrer la main… Dans un premier temps, les voir porter un masque et se désinfecter régulièrement les mains m’a rassuré. Je l’étais un peu moins après deux semaines sur place. Les métros et les bus bondés sont vite devenus ma hantise, comme cette fois où un type s’est mis à tousser à côté de moi avant de retirer son masque (mais pourquoi ?).

Partout où j’allais, dans la moindre boutique, restaurant, hôtel ou attraction touristique, il y avait toujours un distributeur de gel hydroalcoolique pour se désinfecter les mains. Pratique dans les gares par exemple. A contrario, on n’a pris ma température qu’à trois reprises : à la descente de l’avion, via un appareil de détection automatique, à l’entrée de la tour Tsūtenkaku à Osaka et à l’entrée de la Tokyo Tower. J’avais de mon côté emporté un thermomètre pour vérifier matin et soir que je ne faisais pas de fièvre.

Prise de température automatique !

J’ai aussi remarqué au fil du temps que très peu d’hommes se lavaient les mains en sortant des toilettes – comme quoi, il n’y a pas que les Français ! La plupart se contentait de passer les mains sous l’eau avant de sortir. L’image du Japonais roi de l’hygiène en prends un coup… Ce côté nonchalant m’a poussé dans l’autre direction et j’ai fait de plus en plus attention à chaque chose que je touchais, à chaque personne que je côtoyais.

Je suppose qu’il en aurait été de même en temps normal, mais j’ai été surpris par l’hospitalité japonaise en temps de crise. Partout, j’ai été accueilli avec beaucoup de soin, et ce dès le premier jour : alors que je cherchais mon chemin dans le métro, un Japonais s’est arrêté pour me proposer son aide, alors qu’il ne parlait que deux mots d’anglais. Il a été jusqu’à me compter le nombre de station sur mon trajet pour être sûr que je sache où descendre. Des exemples de ce type, j’en ai des tas.

Fermeture des portes et des frontières

Une des premières mesures qu’a pris le gouvernement Japonais face au coronavirus a été de fermer les écoles et les lieux de rassemblements. Ainsi, il a été recommandé à tous les musées nationaux de rester clos pour une durée indéterminée, dès fin février. J’ai vu l’essentiel des lieux que j’avais prévu de visiter à Tokyo fermer les uns après les autres, qu’il s’agisse du théâtre national, de la mairie en haut de laquelle il est habituellement possible de monter pour admirer le paysage, ou encore de la tour Tokyo Skytree.

Le coup de grâce fut l’annonce de la fermeture du Musée Ghibli à la veille de mon départ. J’avais dû me lever à deux heures du matin pour acheter mes entrées ! Si j’avais pu, je pense que j’aurais annulé mon voyage à ce moment-là, pour le remettre à l’automne. J’ai également été déçu de ne pas pouvoir entrer à l’intérieur du Musée de la Paix, à Hiroshima. C’était peut-être un mal pour un bien. Le parc, ses mémoriaux ainsi que le dôme de Genbaku étaient suffisamment chargés en émotion, le musée aurait sans doute achevé mes glandes lacrymales.

Mais globalement, une fois sur place, je n’ai pas eu trop de mal à faire face à ces fermetures. Le Japon est un pays riche en choses à voir et à visiter, avec ses temples par centaines, et je ne me suis pas ennuyé une seconde. J’ai en plus bénéficié d’une météo particulièrement clémente, parfaite pour profiter des extérieurs et de la nature. Non, plus que les lieux fermés, le point négatif de ce voyage aura été le stress. Car si les Japonais semblaient continuer leur vie de manière tout à fait normale, j’avais en permanence l’ombre du COVID19 dans un coin de mon esprit.

Durant ces trois semaines, je n’ai pas réussi à me déconnecter, pas une seule journée. Le matin, le soir, chaque moment de pause dans ma journée, je les passais à scruter les réseaux sociaux ou les sites de nouvelles pour connaître l’état de la situation à travers le monde, en particulier chez moi. Quand l’Europe a pris la mesure de la gravité de la situation, que les frontières ont commencé à fermer les unes après les autres, ma famille et mes amis m’ont mis en garde. Il y avait une possibilité pour que je ne puisse pas repartir et que je reste bloqué au Japon.

En plus de Twitter, je me suis mis à visiter quotidiennement le site de l’ambassade, celui d’ANA, ma compagnie aérienne, pour vérifier que mon vol était bien maintenu, ou encore celui de Travel Japan pour connaître les dernières recommandations. ça ne m’a jamais empêché de dormir, mais j’avoue que j’étais loin d’avoir l’esprit tranquille. Ne pas réussir à être zen au Japon, c’est quand même un comble.

Seul au monde

Ceci étant dit, la situation n’avait pas que des inconvénients. L’absence d’autre voyageurs dans le hall de l’aéroport de Bruxelles, l’absence de passagers dans l’avion… Cette absence qui a transfiguré ce qu’aurait pu être mon voyage. Alors certes, je n’étais jamais tout seul, mais c’est la première fois et sans doute la dernière que je prenais un avion à moitié vide. Plusieurs rangées étaient libres, au point que plusieurs personnes se sont permises de s’y allonger pour dormir.

Si cette absence a été moins marquante une fois au Japon, je dois quand même bien avouer avoir remarqué le peu de touristes. Un restaurateur croisé à Kyoto m’a confirmé que sans les touristes chinois, on visitait le pays tel qu’il était il y a dix ans. Cette absence de touristes a donné lieu à des expériences très particulières, comme ce ryokan à Nara où j’étais le seul client. A Kyoto, j’avais une guesthouse pour moi tout seul, au point que le seul membre du personnel ne venait me voir qu’une fois le matin pour vérifier que je n’avais besoin de rien.

Un restaurant loin d’être complet…

Autre exemple : je n’ai jamais dû m’embêter à réserver les trains que je devais prendre. J’arrivais à la gare quinze minutes avant le départ du prochain Shikanzen et prenais mon billet avant de courir pour attraper le train. Des trains qui étaient bien souvent loin d’être rempli, quand je n’étais pas le seul passager de la rame (oui, c’est arrivé).

Mes visites aussi se sont fait dans des conditions extraordinaires. Je suis grimpé au sommet du Mont Misen, sur l’île de Miyajima, en ne croisant littéralement personne. A Kyoto, j’ai pu voir le Pavillon d’Or avec juste une dizaine de personnes autour de moi, ou visiter le temple de Kiyomizu-dera en pleine journée sans devoir faire la file ! Ce n’était pas le cas partout, bien sûr. J’ai été surpris du nombre de personnes qui visitaient la forêt de bambou d’Arashiyama ou le sanctuaire aux 10 000 toriis de Fushimi Inari-taisha.

Sauf que les touristes que je croisais n’avait pas le profil habituel. J’ai bien rencontré un tourdumondiste, quelques Français (dont un couple qui écourtait son voyage pour rentrer en France en catastrophe), des Belges (qui devaient faire face à un vol retour annulé) et même un voyage organisé d’Italiens (dont j’ai essayé de ne pas trop approcher, vu la situation inquiétante en Italie). Mais bien plus que des touristes étrangers, ce sont des Japonais qui peuplaient les lieux touristiques. Est-ce qu’ils en profitaient pour redécouvrir leur pays ? Sans doute un peu. Les écoles étant fermées, il y avait aussi de nombreuses familles qui devaient trouver comment occuper leurs enfants…

Mais cette impression d’avoir le Japon rien que pour moi a perduré. Cette situation hors du commun a même parfois réussi à me faire oublier l’angoisse de la maladie et du retour éventuel…

Mes chaussures se sentent un peu seules à l’entrée de ce temple.

Le retour fut quelque chose de très étrange. Je quittais un pays où la vie continuait de manière normale, au moins en apparence, pour revenir dans un autre où se déplacer, voir des gens et sortir de manière générale était exclu.

Je me suis bien entendu mis en quarantaine pendant 14 jours une fois revenu chez moi, même si je ne développais aucun symptôme. Je suis resté enfermé avec toutes ces images uniques du Japon, sans pouvoir complètement m’en défaire. J’ai vidé ma valise et retrouvé le rouleau de papier toilettes que j’avais emporté par sécurité (la pseudo pénurie était terminée avant même que j’arrive au Japon). Je n’ai par contre pu partager mon voyage avec personne. Je l’ai fait un peu par téléphone, sans que ce ne soit vraiment pareil. La vie a lentement repris son rythme habituel, même si complètement chamboulée par le confinement.

Est-ce que je retournerais au Japon ? Je sais déjà que oui. Le pays m’a énormément plu, il me reste plein de choses à y voir et il me tarde de rencontrer à nouveau ses habitants, de voir les érables aux feuilles dorées ou de regoûter à la gastronomie locale. Et en même temps, j’ai peur d’être déçu. Car je sais que le Japon que j’ai découvert ne sera certainement pas le même la prochaine fois que j’y mettrais les pieds. C’est sans doute pour un mieux.

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